L'Oncle, 33 ans, Avignon
J'avoue que la nostalgie me tue à petit feu. J'avoue que la mélancolie me ronge, tel l'acide acétique du vinaigre attaquant le calcaire incrusté dans le fer à repasser. J'avoue que je n'ai pas encore fait le deuil de mon enfance, et j'avoue que, très probablement, je n'y parviendrai jamais. J'avoue que tout était tellement plus simple en ces temps idylliques où je croyais mes grands-parents immortels, où je pensais que tout était possible et que le meilleur restait à venir, où je pensais qu'être adulte, c'était jouir de tous les avantages de l'enfance mais sans ses inconvénients, où le seul objectif vraiment clairement défini était de passer d'une classe à l'autre, où le Baccalauréat était si loin, les études supérieures encore plus éloignées, et le monde du travail une très vague formalité dont on n'avait pas à se soucier alors, et dont on se disait qu'elle pouvait bien attendre, qu'on avait le temps, qu'il fallait d'abord beaucoup grandir... Et puis, paf, très vite, l'enfance file à l'Anglaise, laissant la place à l'adolescence, sorte d'avant-goût de ce que la vie d'adulte nous réserve. J'avoue que j'ai détesté cordialement mon adolescence. J'avoue que les années de collège, et surtout de lycée, ont été particulièrement atroces. J'avoue que je n'avais pas le "bon" physique, pas les "bonnes" fringues, pas le "bon" discours, et que j'en prenais "plein la gueule" pour "pas un rond". J'avoue que si les enfants sont parfois cruels, les adolescents sont mille fois pires. J'avoue qu'une fois entré en fac, noyé dans la masse, ces désagréments se sont fait plus discrets, mais néanmoins je continuais à ne pas plaire au sexe opposé, à provoquer quelques rires ou regards moqueurs de part et d'autre. Cela me déprimait à un tel point que je n'arrivais pas à étudier correctement. D'une UFR à l'autre, j'ai finalement réussi, après quatre années d'études, à ne décrocher aucun diplôme. J'avoue que je suis nul, et ça n'est pas près de changer. J'avoue que je n'ai aucun but précis dans la vie, et que cela me désole. J'avoue que, parfois, j'envie ceux et celles qui n'ont pas connu les mêmes problèmes que moi, mais ça n'est jamais de la jalousie, car ce sentiment m'est étranger. Pour être jaloux, il faudrait que j'ai une bonne raison : posséder un être cher, vouloir le garder à tout prix, bref, aimer tout simplement. Or, je n'aime personne et personne ne m'aime, comment pourrais-je alors être jaloux ? La jalousie, je l'avoue, est à mon sens l'expression de la peur du manque. Moi, seule mon enfance me manque, mais pour autant, il m'est impossible d'être jaloux de quelque chose que je ne possède plus.
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